Crépuscule doré, aube antifasciste 


Mercredi 7 octobre, 11h 52. Des cris, des applaudissements, de l’incrédulité, des accolades et des pleurs. La foule massée devant la Cour d’Appel d’Athènes sur le boulevard Alexandras exulte et crie des slogans antifascistes hostiles aux nazis. L’Aube Dorée (Χρυσή Αυγή), troisième parti représenté au parlement grec jusqu’en juillet 2019, vient d’être reconnu comme une organisation criminelle par les juges. Plusieurs de ses dirigeants et de ses membres sont condamnés. Une décision qui prouve comme le souligne la correspondante de Mediapart à Athènes que ce « mouvement très hiérarchisé est lié à des crimes qui ne sont pas des actes d’individus isolés. Ce verdict coupe aussi définitivement ses financements étatiques et l’empêche de se présenter aux élections ».

« Plus de 20 ans de crimes, d’opérations commando contre migrants et opposants, de terreur, de malversations mafieuses, d’impunité largement imputable au parti aujourd’hui au pouvoir et de collusion entre néo-nazis et services, commissariats de quartier, dirigeants politiques, journalistes […] », écrit Dimitris Alexakis dans un texte sensible qui vise juste. Ce procès visant des nazis est le plus important depuis celui de Nuremberg en 1945-46. Surnommée le « procès du siècle » en Grèce, cette bataille judiciaire aura duré 5 ans et demi, soit plus de 400 séances. Devenue une figure du mouvement antifasciste, Magda, la mère du jeune rappeur Pavlos Fyssas tué par Aube Dorée en 2013, n’a jamais manqué la moindre journée d’audience. A la suite du verdict, elle lève les bras au ciel et crie devant les journalistes : « Tu l’as fait. Tu l’as fait mon fils !  » C’est l’image forte de cette journée remplie d’émotions.

Une du Journal des Rédacteurs.

Ces victoires ne pourront néanmoins pas nous faire oublier toutes les agressions et les meurtres fascistes, racistes, homophobes et transphobes qui demeurent impunis.

Il est vrai que ce moment est historique pour la Grèce et bien au-delà : les cadres nazis d’Aube Dorée sont condamnés pour direction d’une organisation criminelle. Y compris le führer Michaloliakos, le secrétaire général et fondateur du parti, un nostalgique de la dictature des Colonels (1967-74). Et c’était bien là l’enjeu principal de ce jugement. C’est naturellement une victoire et un immense soulagement pour les familles des victimes, celles des défunts Pavlos Fyssas et de Shehzad Luqman. Celles également des pêcheurs égyptiens et des membres du syndicat communiste PAME, tous agressés respectivement en 2012 et 2013.

C’est aussi une victoire du mouvement antifasciste et antiraciste, toute tendance confondue. Ce dernier a su se remobiliser ces dernières années, en faisant pression sur les institutions de l’État, en reprenant la rue et en pratiquant des formes d’autodéfense populaire dans les quartiers où Aube Dorée ‒ et ses groupes paramilitaires – a semé la terreur et tenté d’étendre son influence. Je pense en particulier à l’exemple de la Place Ayios Pantelimonas à Athènes, où le groupe antifasciste Distomo – Δίστομο; nom d’un village du centre de la Grèce tristement célèbre pour le massacre nazi du 10 juin 1944 ‒ a repoussé les nazis.

Ces victoires ne pourront néanmoins pas nous faire oublier toutes les agressions et les meurtres fascistes, racistes, homophobes et transphobes qui demeurent impunis. La liste de tels actes (dont certains pogroms) se rallonge encore aujourd’hui. Rappelons ici le meurtre de Zak Kostopoulos, militant LGBTQI, tué il y a 2 ans sur la Place Omonia. Deux propriétaires de magasin et 4 policiers sont accusés d’avoir causé des lésions corporelles mortelles. Le procès s’ouvre 21 octobre prochain à Athènes.

De plus, il est nécessaire de souligner l’impunité dont jouit toujours l’institution policière. En effet, la police est la grande absente des condamnations de ce 7 octobre 2020. Le journaliste d’investigation Dimitris Psarras a témoigné lors du procès et fait partie de ceux qui ont largement documenté les liens entre les groupes fascistes et une partie importante du corps policier. On parle bien ici d’un phénomène systémique au sein de la police et non de cas isolés.

En outre, il s’agit de continuer à s’attaquer aux racines du fascisme. Qu’est ce qui permet sa progression dans la société ? Il est clair que le capitalisme est sur le banc des principaux accusés. En effet, la mise en place de politiques ultra-libérales et profondément inégalitaires rendent possibles le développement des idées d’extrême droite et du fascisme. Autre élément déterminant : le fait que l’État en tant que garant de la propriété privée et des privilèges des classes dominantes ait par essence besoin de groupes fascistes et paramilitaires quand il se sent en danger. D’où la nécessité d’articuler l’antifascisme avec un anticapitalisme radical et à tout le moins avec une mise à distance de l’État, comme le suggère l’anthropologue James C. Scott.

Rien n’est fini et la lutte antifasciste continue, ici et partout ! La menace fasciste, réactionnaire, nationaliste et raciste est toujours là. Il suffit de regarder qui dirige actuellement la Grèce pour s’en convaincre. La très mal nommée Nouvelle Démocratie est une formation politique conservatrice qui use abondamment des méthodes, du personnel et de la rhétorique de l’extrême droite depuis son retour au pouvoir en juillet 2019.

La lutte contre l’extrême droite et le fascisme ne peut se mener qu’avec l’utilisation d’un large répertoire d’actions. Ce combat quotidien prend place sur des terrains variés (dans les syndicats, sur les lieux de travail, sur les places et dans les quartiers) ‒ et pas seulement sur le terrain judiciaire car la justice au sens profond du terme ne réside pas dans le système juridique de l’État. L’autogestion, l’entraide mutuelle et la solidarité sans frontières font assurément partie, avec l’autodéfense populaire, des ingrédients indispensables à la poursuite de la lutte antifasciste.

Une pancarte très remarquée dans la foule mercredi disait : « Ceux qui restent silencieux sont des fascistes asymptomatiques ». Οι ναζί δεν θα περάσουν ! Ποτέ ξανά φασισμός ! Les nazis ne passeront pas ! Plus jamais le fascisme !

« Les Voix Indélébiles restent dans notre âme pour ceux qui sont morts en luttant pour leur liberté. »
« Ανεξίτηλες Φωνές μένουν στις ψυχές μας για όσους και όσες πέθαναν αγωνιζόμενοι/ες για τις ελευθερίες τους. »

► Pour en savoir plus sur les enseignements politiques de la lutte contre Aube Dorée, lire « Lessons from the fight against Golden Dawn ».


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